Les directions informatiques freinent l’approche entreprise 2.0 au Québec
Quand notre éditeur m’a demandé de traiter de l’approche entreprise 2.0 et des raisons pourquoi cette mayonnaise n’a pas encore pris au Québec, je me suis demandé pourquoi j’avais été moi-même trop optimiste en ayant prévu deux fois plutôt qu’une qu’on y était presque. .. Oui le Web 2.0 a fait des avancées au Québec, en particulier dans le champ du marketing, mais pas dans l’intégration des stratégies et outils du Web 2.0 au sein des entreprises. Pourquoi ? Parce que la crise a rendu les entreprises frileuses, certes, mais surtout parce que nos entreprises, qui se débattent encore avec leurs intranets 1.0, se butent à la résistance de leurs départements informatiques qui freinent l’innovation furieusement en s’accrochant à leurs façons de faire si familières, si rassurantes mais pas si sécuritaires.
Il s’agit bien du principal problème des entreprises québécoises, très en retard sur celles des USA et même d’Europe. Leur informatique non seulement ne suit pas, mais elle résiste et freine elle-même le changement. Leurs employés sont mal formés ou pas du tout aux technologies du Web et encore moins du Web 2.0. Et surtout, leurs dirigeants sont de la vieille école. L’époque où ils généraient eux-mêmes le changement remonte à plusieurs années maintenant.
Vent de changement
Sans être aussi grave ailleurs que sous nos cieux, le problème est quand même répandu. Lors de OpenWorldConference 2009 d’Oracle qui se déroulait récemment à San Francisco, Ann Livermore, vice-présidente chez HP, a été très claire : 70% des budgets en technologies de l’information (TI) vont aux opérations et à la maintenance des systèmes et seulement 30% à l’innovation. Ce qui a fait dire à certains participants que le chiffre de 30% était probablement encore trop optimiste…
Donc crise économique qui freine les investissements et immobilisme informatique qui freine l’innovation. De 2007 à 2009, on a vécu une période de grande confusion, de timides avancées mais surtout de grands reculs, en particulier en 2008, année qu’on retiendra comme «l’annus horribilis».
Soudain, en 2009, surtout au cours du semestre en cours, il s’est passé quelque chose dans les entreprises québécoises. Le vent a tourné, semble-t-il. On sent même la ruée vers l’entreprise 2.0! Suis-je toujours trop optimiste ? Pas vraiment si on se fie aux multiples demandes de renseignements, de conseils et de soumissions : implantation de blogues, de réseaux sociaux professionnels, wikis, idéagoras, intranets 2.0. Tout y passe.
Parmi les entreprises engagées dans ce processus, on compte non seulement les filiales américaines ou françaises des multinationales établies ici, mais aussi les fleurons de l’économie québécoise et les grandes sociétés para-publiques. Les gouvernements, eux? Pas encore …
Réseaux et idéagoras
On observe notamment un intérêt grandissant chez les entreprises québécoises pour l’utilisation des réseaux sociaux à usage professionnel. Des applications internes semblables à LinkdeIn, ce réseau social servant spécifiquement à faire valoir ses expériences multiples et son cheminement de carrière, mais aussi des Innocentive internes et externes sur le modèle des fameuses ideagoras de Don Tapscott, telles qu’il les a décrites dans son bouquin Wikinomics.
Sommairement, ces ideagoras permettent de mobiliser les participants d’une plate-forme/carrefour web dans la recherche d’une réponse à un problème particulier. Dans le cas d’Innocentive, les entreprises désireuses d’innover ou d’inventer carrément des solutions inédites à leurs problèmes (les seekers) peuvent faire appel aux services des membres individuels (les solvers) dans la résolution de telles questions. Les frais encourus sont naturellement nettement moindres que ceux entraînés par la disponibilité des ressources appropriées, en particulier en R&D à l’interne.
Une autre preuve de l’attrait des ideagoras concerne une communauté de personnes qui ne sont plus dans les entreprises mais qui offrent pourtant un puits sans fond de savoir et d’expertise. En clair, les retraités. Sur la plate-forme YourEncore, spécialement conçue pour eux, les entreprises s’y retrouvent pour les mêmes raisons que pour Innocentive. Mais elles ciblent une clientèle différente, absente du marché du travail mais ô combien précieuse. Ce processus de mise à contribution d’une communauté est qualifié de «crowdsourcing» en anglais.
Récupérer l’expertise
Imaginez que les entreprises, au lieu de perdre l’expertise de leurs employés qui partent ou sont à la retraite, pouvaient mettre en place, en extranet, de telles plate-formes et ainsi garder le lien avec leurs retraités. Un lien permettant d’avoir recours à leur expertise contre rétribution, comme c’est le cas pour YourEncore. Il est sûrement préférable d’agir ainsi que de laisser cette expertise aller à ses concurrents non?
Cet enjeu va devenir, à mon avis, majeur au cours des prochaines années. Les entreprises occidentales vont perdre entre 30 et 50% de leurs employés d’ici cinq ans. De l’autre, les nouvelles générations ne sont pas en nombre suffisant pour combler cet immense trou de main-d’oeuvre et d’expertise.
Que va-t-il se passer alors ? À mon avis, les entreprises doivent être pro-actives en matière d’idéagoras pour retraités avant que les gouvernements ne leur forcent la main ou ne les encouragent fortement en ce sens. Parce que de nombreux retraités vont avoir besoin de cette source de revenus supplémentaire à la suite de la dévaluation importante des fonds de pension. En conséquence de la crise financière que nous traversons, de nombreux retraités se retrouvent déjà sur le carreau pour une varitété de raisons. Il va y avoir aussi des conséquences tout aussi inévitables pour la masse des «baby boomers» dont la première vague vient à peine de parvenir à l’âge doré.
Les fonds de pension publics ou privés dont on disait déjà, avant la crise, qu’ils ne suffiraient pas à répondre aux besoins, vont manquer de fonds logiquement pour faire face au nombre croissant de retraités. Sans compter les retraités repus de la dolce vita des premières années qui sont heureux de pouvoir compter sur un revenu d’appoint. Imaginez alors tout le potentiel d’un extranet/ideagora d’entreprise qui leur offre cette possibilité tout en les laissant travailler de la maison, ce qui réduit, entre autres, les frais en espace-plancher pour les entreprises.
Peurs encore fortes
Il y a une entreprise qui a déjà compris le phénomène. Laquelle? C’est Big Blue! Eh oui, IBM, le vaisseau amiral de l’entreprise 2.0 a maintenant sa plate-forme de «crowdsourcing» pour ses retraités et appelée The Greater IBM Connection.
Chez IBM, on ne parle pas d’idéagora mais bien de «business and social network». The Greater IBM Connection est donc ouverte non pas seulement au principe de la résolution de problèmes mais aussi à la socialisation entre retraités et employés actifs, assurant ainsi le lien de communication.
Que ce soit pour les retraités ou pour les autres employés de l’entreprise, les idéagoras ont la cote. Tellement qu’elles devancent maintenant les wikis comme outil Web 2.0 le plus utilisé en entreprise, venant ainsi confirmer la tendance observée par Forrester en début d’année. Ce ne sont plus les wikis qui sont les champions des usages Web 2.0 en entreprise.
Sommes-nous en train d’assister au grand dégel 2.0 au Québec? Probablement. Mais il reste encore bien des peurs et des objections, ce que je nomme les cinq grandes peurs 2.0 : soit la perte de contrôle, le RSI difficile à calculer, la crainte du «buzz» négatif, le fait que ce ne soient pas des outils professionnels et que tout cela soit chronophage…Il existe des réponses à ces objections et elles font partie d’une incontournable stratégie de gestion du changement.
Une nouvelle hiérarchie
Au Québec, ce qui devrait aussi forcer la main aux entreprises québécoises, c’est, d’une part l’arrivée en entreprise des nouvelles générations, celles que l’on nomme Y et C ou encore W (pour Web et/ou Wifi). Les services de ressources humaines appréhendent un choc culturel et générationnel. Elles sont présentement avides de solutions pour contrer ce phénomène. La vague, que dis-je, le Tsunami de départs à la retraite d’ici 2014 et le renouvellement de cette main d’oeuvre va forcer la hiérarchie traditionnelle à s’adapter.
Le changement de paradigme est là ! Avant, quand la vague du BabyBoom a investi les entreprises, hommes et femmes ont adhéré au modèle hiérarchique traditionnel. Comme le disait un manager français: «Donnez-leur en et vous verrez, ils auront intégré le moule.» Ils peuvent bien avoir manifesté et porté les cheveux longs à l’école. Au bureau, c’est complet-cravate et cheveux courts.
Tu commences en bas de l’échelle, tu te bâtis une carrière, tu accumules l’information et les contacts et tu gravis les échelons de la hiérarchie en partageant le moins possible. Parce que l’information, c’est le pouvoir.
Ce modèle traditionnel basé sur la compétition interne est présentement mis à mal par les «petits nouveaux» de la génération Y. Ces derniers se «foutent» bien de la «culture d’entreprise». Ils sont mobiles et veulent non seulement une qualité de vie mais aussi une qualité de travail. Un travail basé sur autre chose que la compétition et la semaine officieuse de 70 heures. Et ils vont imposer à l’entreprise leurs valeurs, leur mode de vie, leur façon de voir le travail, leur façon de collaborer et leurs outils pour le faire.
La vieille hiérarchie n’a qu’à bien se tenir car une autre est à la veille de naître. C’est ce dont parle depuis déjà quelques années John Husband avec son concept de Wirearchy. Une relation à l’autorité beaucoup plus inclusive, moins autoritaire, plus participative et non directive. Une entreprise plus horizontale que verticale et branchée non seulement sur les technologies mais sur la créativité de ce que l’on appelle encore aujourd’hui et de façon très 1.0, son «capital humain».
Gestion du changement en vue… Qu’en pensez-vous ?










Cahier gratuit de 36 pages sur les réseaux sociaux en affaires.






