Cinq ans plus tard, le Web augmenté à la puissance 2
L’expression « Web 2.0 » est apparue avec la première conférence du genre (Web2.0 Conference) tenue du 5 au 7 octobre 2004 à San Francisco. Cette rencontre, organisée par O’Reilly Media et MediaLive International, fut animée par Tim O’Reilly et le journaliste John Battelle. C’est à l’occasion d’une séance de remue-méninges sur le titre de la conférence que Battelle et O’Reilly ont trouvé l’expression Web 2.0. L’idée n’était pas de désigner une « nouvelle version » du Web, mais d’indiquer que le Web, en dépit de l’éclatement encore frais de la bulle technologique, était toujours important et qu’il le serait encore plus à l’avenir.
Près d’un an plus tard, le 30 septembre 2005, TimO’Reilly précise le concept de Web 2.0 dans un long article intitulé What Is Web 2.0 : Design Patterns and Business Models for the Next Generation of Software, un texte toujours présent sur Internet dans sa version originale anglaise et sa traduction en plusieurs langues dont le français.
Cinq ans plus tard, O’reilly, avec Battelle cette fois, récidive et les deux hommes livrent, en préparation du Web Summit de 2009, un long texte intitulé Web Squared: Web 2.0 Five Years On, un texte traduit en français sous le titre Le Web à la puissance 2 : le Web 2.0 cinq ans plus tard.
Alors
Les auteurs commencent par rappeler certaines de leurs intuitions des années 2004/2005.
- Le Web est une plateforme: « le Web était en voie de devenir une plateforme robuste pour une génération d’applications et de services informatiques qui allaient transformer notre culture ».
- L’effet majeur du réseau est de mobiliser l’intelligence collective: « De Google et Amazon à Wikipedia, eBay et Craiglist, nous constations que le logiciel jouait un rôle facilitateur, mais que la valeur était créée par et pour la communauté des utilisateurs. Depuis, de nouvelles et puissantes plateformes, telles Youtube, Facebook et Twitter, ont démontré cette même idée de nouvelles manières. Le Web 2.0 consiste à exploiter l’intelligence collective. »
- Les données sont la matière première du Web: « Les applications de l’intelligence collective reposent sur la gestion, la compréhension et l’exploitation de quantités massives de données générées par les utilisateurs en temps réel. Les « sous-systèmes » du système d’exploitation Internet qui émerge sont de plus en plus des sous-systèmes de données : localisation, identité (des personnes, des produits, des lieux), et les écheveaux de sens qui les lient entre eux. Cela produit de nouveaux leviers davantage concurrentiels : les données sont le « Intel inside » de la prochaine génération d’applications informatiques. »
Maintenant
Des hommes et des capteurs: « Les applications d’intelligence collective ne sont plus seulement activées par des humains tapant sur des claviers, mais, de plus en plus, par des capteurs. Nos téléphones et nos appareils photo deviennent les yeux et les oreilles des applications ; des capteurs de mouvement et de localisation indiquent où nous sommes, ce que nous regardons, et à quelle vitesse nous nous déplaçons. Des données sont collectées, présentées et exploitées en temps réel (…) En conséquence, les possibilités du Web ne croissent plus de manière arithmétique : elles croissent de manière exponentielle. D’où notre thème [du Web 2.0Summit] pour cette année : le Web à la puissance deux. 1990-2004 : l’allumette a été frottée. 2005-2009 était l’amorce. 2010 sera l’explosion. »
D’ici un, deux ans au maximum
Et demain? Le Web est le monde: « Le Web n’est plus une collection de pages statiques en HTML qui décrivent quelque chose du monde. De plus en plus, le Web est le monde – chaque chose et chaque personne de ce monde projettent une « ombre d’information », une aura de données, qui, captée et traitée de manière intelligente, ouvre d’extraordinaires possibilités et de stupéfiantes implications (…) les applications en réseau qui réussissent sont des systèmes exploitant l’intelligence collective. »
Le Web est plus que le WWW tel qu’on l’entendait il y a 15 ans où le Web était un réseau « externe » accessible via un fureteur. Le Web doit être défini « comme le réseau de tous les appareils et applications connectés ».
Le Web grandit et devient plus intelligent grâce à nous: « Par exemple, si une majorité d’utilisateurs commence à cliquer sur le cinquième élément d’une page spécifique de résultats de recherche plus souvent que le premier, l’algorithme de Google interprète ceci comme un signal indiquant que le cinquième résultat est potentiellement meilleur que le premier, et ajuste finalement les résultats en conséquence (…) Tout d’un coup, nous ne cherchons plus par l’intermédiaire d’un clavier et d’une grammaire de recherche formelle, nous parlons au Web et avec lui. »
Comment le Web apprend-il? En faisant coopérer des sous-systèmes de données, bien souvent alimentés par les utilisateurs, et en enseignant à une application comment reconnaître le lien entre des données non structurées au départ. Bref, on enseigne le schéma à l’ordinateur et, ensuite, c’est lui qui se débrouille.
Alimenté par la foule des individus et … des objets
O’Reilly et Battelle donnent en exemple l’application « You R Here, une application iPhone (…). Vous utilisez l’appareil photo de votre iPhone pour photographier une carte contenant des détails que l’on ne trouve pas sur les applications cartographiques généralistes telles que Google Maps – comme la carte d’un sentier dans un parc naturel, ou toute autre carte de randonnée. Vous utilisez le GPS du téléphone pour définir votre position actuelle sur la carte. Vous marchez à une distance de là, et fixez un second point. Maintenant votre iPhone est capable de suivre votre position sur cette image de carte personnalisée aussi facilement que sur Google Maps. »
Corollaire? Oui à l’Internet des objets, mais pas avec des étiquettes! « Beaucoup de ceux qui parlent de « l’internet des objets » présument que la combinaison d’étiquettes RFID [Radio Frequency Identification] très bon marché et d’adresses IP pour les objets du quotidien va nous y conduire. L’hypothèse repose sur l’idée que chaque objet doit avoir un identifiant unique pour que « l’internet des objets » fonctionne.
« Ce que nous dit la sensibilité Web 2.0, c’est que nous parviendrons à l’Internet des objets par le biais d’un fatras de données de capteurs qui contribueront, du bas vers le haut, à des applications d’apprentissage des machines, qui, progressivement, comprendront de mieux en mieux les données qui leur seront confiées. »
Mais, toujours, l’apport des utilisateurs et de leurs données (crowdsourcing) est essentiel: « On verra émerger des projets qui se fixeront pour objectif de catégoriser systématiquement les données brutes issues de capteurs, sur le modèle d’Astrometry, dont les fondateurs déclarent “Nous construisons un “moteur d’astrométrie” pour créer des métadonnées astronométriques correctes et conformes aux normes qui s’appliqueront à toutes les images astronomiques jamais capturées, dans le passé ou à l’avenir, quel que soit l’état de son archivage.” En utilisant ce moteur, le robot astroétiquetteur se balade sur Flickr pour chercher des images d’objets astronomiques et leur donner de bonnes métadonnées, ce qui leur permet ensuite d’être incluses dans une recherche d’images astronomiques. »
Réalité augmentée
Tout cela va engendrer des expériences de vie plus riches. Un exemple: « L’application guide de voyage Wikitude pour Androïd (…) Pointez la caméra du téléphone vers un monument ou un autre point d’intérêt et l’application compare ce qu’elle voit avec ce dont elle dispose dans sa base de données en ligne (répondant à la question « qu’est-ce qui ressemble à cela à proximité ?).
L’écran vous montre ce que voit la caméra, de sorte qu’elle ressemble à une fenêtre, mais intégrant un affichage comportant des informations additionnelles sur ce que vous observez. C’est la première expérience d’une « réalité augmentée » future. Elle superpose des distances et des points d’intérêts, utilisant la boussole pour suivre l’endroit où vous regardez. Vous pouvez balayer tout autour de vous avec votre téléphone et analyser la zone à la recherche de choses intéressantes à proximité ».
À l’instar de l’expérience de Wikitude, certains téléphones intelligents possèdent déjà une fonction d’audio guide permettant aux utilisateurs d’obtenir de multiples informations sur des objets ou des lieux près desquels ils se trouvent. Tout cela est possible parce que tout a une empreinte informationnelle: dans le petit catéchisme d’autrefois, on apprenait que « Dieu voit tout, sait tout, entend tout »… Aujourd’hui, on voit que le Web est en voie de le remplacer.
« Ces percées [du Web] sont le reflet du fait, noté par Mike Kuniavsky de ThingM, que les objets du monde réel projettent « des ombres informationnelles » dans le cyberspace. Par exemple, un livre a une ombre d’information sur Amazon, Google Recherche de livres, Goodreads, Shelfari et LibraryThing, sur eBay et BookMooch, sur Twitter et sur un millier de blogs.
« Une chanson a une ombre d’information sur iTunes, Amazon, Rhapsody, MySpace ou Facebook. Une personne a une ombre d’information dans une foule d’e-mails, de messages instantanés, d’appels téléphoniques, de tweets, de billets de blogs, de photographies, de vidéos ou de documents officiels. Un produit sur une étagère de supermarché, une voiture dans le parking d’un concessionnaire, une palette reposant sur un quai de chargement, une vitrine dans la rue principale d’une petite ville – tous possèdent désormais une ombre informationnelle. »
La sagesse des capteurs
Décoller du réel: « Photosynth de Microsoft démontre que l’ordinateur peut synthétiser des images en 3D à partir de photographies de plusieurs personnes. La photographie en ultra haute définition révèle des détails qui sont invisibles, même pour les gens sur place. Infinite Images d’Adobe révèle quelque chose d’encore plus surprenant : la capacité de l’ordinateur à synthétiser des mondes imaginaires qui n’ont jamais existé, extrapolant une simulation 3D complète à partir d’une série de photos. Il faut voir la vidéo de démonstration pour la croire. »
Des capteurs dans l’usine fourniront une vue d’ensemble en temps réel des opérations. « L’initiative pour une planète plus intelligente » (Smarter Planet Initiative) d’IBM et le projet de “peau planétaire” (planetary skin) de la NASA et Cisco, montrent toutes deux, combien l’économie sera transformée par le web des capteurs. Les raffineries de pétrole, les aciéries, les usines et les chaînes d’approvisionnement sont en train de s’instrumenter à l’aide de capteurs et des mêmes algorithmes d’apprentissage machines que ceux que nous voyons dans les applications web. »
Il en découlera des bientfaits économiques réels. « WalMart n’est peut-être pas une société Web 2.0, mais elle est sans aucun doute une entreprise Web à la puissance deux : une entreprise dont les opérations sont tellement imprégnées par l’informatique, si fondamentalement dirigées par les données de leurs clients, que cela lui confère un avantage concurrentiel immense. L’une des grandes opportunités que crée le Web puissance deux est de permettre aux petits détaillants qui ne peuvent pas s’appuyer sur une chaîne d’approvisionnement monolithique d’accéder à cette capacité d’analyse en temps réel. »
Le Web glisserait-il vers une technologie déshumanisante? Non! « Le Guatemela et l’Iran ont tous deux ressenti l’effet Twitter, les protestations politiques ayant été lancées et coordonnées sur Twitter (…) Ce qui nous amène à un débat opportun : nombreux sont ceux qui s’inquiètent de l’effet déshumanisant de la technologie. Nous partageons cette inquiétude, mais nous voyons aussi la contre-tendance, au travers de laquelle la communication nous unit, nous donne un contexte commun et, finalement, une identité commune. »
Vers un monde auto-régulateur ?
Le Web fournit un nouvel espoir pour l’humanité. « La nouvelle orientation du web (…) ouvre d’immenses possibilités pour les entreprises, ainsi que pour traiter les problèmes majeurs de notre monde. »
Un exemple: faisant référence à la récente crise économique causée par des financiers, les auteurs indiquent que des applications Web pourraient peut-être effectuer le travail que les organismes réguliers de surveillance sont incapables de réaliser . « Même dans un environnement favorable à la régulation, les gouvernements sont désespérément surclassés par les systèmes financiers qui fonctionnent en temps réel. Qu’avons-nous appris de l’Internet grand public qui pourrait devenir la base d’un nouveau système de réglementation financière du XXIe siècle? Nous avons besoin d’appliquer les apprentissages par la machine à la finance : des algorithmes pour détecter les anomalies, la transparence qui autorise un contrôle par toute personne se sentant concernée, et pas seulement par des régulateurs sous-dimensionnés et surchargés. »
D’autres chantiers en profiteront. Il n’y a pas que la finance qui pourrait bénéficier de l’intelligence du Web; les auteurs suggèrent de nombreuses pistes telles la réduction des gaz à effet de serre, l’éducation, la réduction des coûts des régimes de soins de santé…
Bref, le Web 2.0 est une grande invitation pour encore plus de Web, d’intelligence collective et de collaboration… C’est ce que souhaitent profondément Tim O’Reilly et John Battelle, ses deux plus célèbres évangélistes.
Pour approfondir : Vous pouvez accéder sur YouTube à une quarantaine de vidéos sur le récent sommet du Web 2.0 qui s’est tenu à San Francisco du 20 au 22 octobre.










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