Thursday, March 11, 2010

Tous ensemble pour traduire « crowdsourcing »

Pour les professionnels  des communications et du marketing, les mots sont des outils de travail. Et le Web ne cesse de nous offrir de nouveaux concepts pour lesquels nous avons besoin de nouveaux mots.

Cela nous pose un problème parce que ces concepts naissent le plus souvent aux États-Unis et sont donc nommés en anglais. Selon notre provenance dans la francophonie, nous abordons cette question différemment. Je propose ici d’améliorer notre façon de réagir à cette problématique au Québec où nos efforts ne suffisent pas à suivre le flot des nouveaux concepts et de leurs appellations.

En France, ce n’est pas un problème puisque le mot anglais devient le concept comme, par exemple community manager. Je dois dire que c’est bien pratique. J’emploie le terme « Communauté sur le Web » depuis plusieurs années et il m’a fallu expliquer des centaines de fois qu’il ne s’agissait ni de «services communautaires» ni d’un «regroupement de hippies à la campagne.» Pour les Français, community manager arrive tout frais et tout fait avec des mots de consonance familière. Le seul fait que ce soit « légèrement différent » suffit à établir que Community veut dire « Communauté sur le Web ». Les Français n’ont qu’une langue qui digère l’anglais.

Au Québec, comme je l’ai mentionné récemment en commentant un article de Mario Asselin, la présence de l’anglais est quotidienne : les professionnels des communications et du marketing sont tous bilingues. Beaucoup d’entre nous travaillent dans les deux langues. Cette dualité est ancrée dans la culture. Nous avons ici le réflexe de garder les deux langues séparées. Mais pour y arriver, il nous faut de nouveaux mots.

Processus de traduction trop lent

L’Office la langue française (OLF) se charge en principe de cette fonction et offre des outils comme le Grand dictionnaire terminologique (GDT). Dans les faits, les idées sont plus importantes et plus urgentes que notre respect de la langue. Community? Crowdsourcing? Podcasting? Flash mob? Nous apprenons ces concepts dès qu’ils surgissent aux États-Unis. Nos journalistes les reprennent dès qu’il y a de quoi tisser une nouvelle autour du mot. Le temps que les institutions s’activent, il se passe deux ou trois ans, parfois plus.

Quand enfin arrive une traduction « officielle », le nouveau mot n’est pas pas toujours bien accueilli. Laurent Lasalle avait entendu les mots «foule-éclair» à la radio de Radio-Canada pour parler d’une flash mob. Vérification faite, «foule-éclair» figure effectivement au GDT et c’est tout à l’honneur de Radio-Canada d’employer les bons mots en français dès qu’ils sont disponibles.

« Dès qu’ils sont disponibles »: c’est là que le bât blesse. Après tout, « foule-éclair » n’est pas si mal et nous aurions sans doute pu l’adopter facilement. Sauf que la première définition de flash mob est apparue dans l’Urban Dictionnary le 12 août 2003!  Quand est apparu « foule éclair » dans le GDT? Justement : non seulement n’est-il pas possible de créer un hyperlien vers la page de « foule éclair », mais on n’y trouve ni la date, ni le processus d’adoption du mot.

L’OLF est une institution classique qui fonctionne comme au temps du Web 1.0 : elle est présente sur le Web, mais sa présence ne tient compte ni de la transparence, ni de la collaboration, ni de la vitesse du Web 2.0.À noter aussi que je n’ai pas plus trouvé de « services linguistiques » sur le site de Radio Canada. Par la magie de Twitter, Bruno Guglielminetti m’a informé que Guy Bertrand en était responsable. Mais sur la page de son émission, je n’ai trouvé aucun moyen de le contacter.

La bonne volonté de l’OLF n’est pas en question, pas plus que celle de Radio-Canada. Ces institutions fonctionnent de leur mieux. Mais ce n’est pas assez vite pour nous.

Pour une source de jouvence de la langue

Fontaine de jouvence / Fountain of youth

On observe par ailleurs que les Anglos ne créent pas forcément toujours des mots de grande qualité. Par exemple, il y a quelques jours, Steve Rubel a signalé une étude partageant les gens qui utilisent Twitter entre ceux qui transmettent de l’information, nommés informers, et ceux qui racontent leur vie, nommés meformers. Il n’y a aucun doute que « meformers » est un mot absolument horrible et maladroit : le sens clef étant « info », et non pas « former ». Comme je l’ai noté il y a déjà quelque temps, Jay Rosen a formulé une meilleure expression avec la même idée en déclarant en tête de son fil Twitter : « I don’t do lifecasting but mindcasting on Twitter ». « Lifecasting » est bien plus beau et exact que « Meformer » pour le même concept.

La principale leçon que j’en tire, ce n’est pas le choix du mot lui-même mais le réflexe des auteurs. Devant une nouvelle idée, ils n’attendent pas qu’une quelconque autorité ait l’amabilité (et le temps) de suggérer un mot pour la baptiser : ils inventent un mot. Dix auteurs vont peut-être créer 10 mots différents pour dire la même chose. Puis, à l’usage, avec la vitesse et l’interconnexion de nos réseaux, un mot va s’imposer.

That’s it.

C’est comme ça que se créent les langues : quand les gens inventent des mots. Les gens normaux font ça tous les jours. Il suffit de jeter un coup d’œil au délicieux site La Parlure, créé par Greg Sadetsky sur le modèle de l’Urban Dictionnary. On n’y trouve pas quelques mots et expressions inventées, mais des centaines. Et il y en aura des milliers quand le site aura quelques années d’existence. En voici un récent :

La Parlure

On arrive donc à un paradoxe étrange :

  1. les Anglos inventent des mots spontanément, au gré des besoins ;
  2. les Francos ordinaires inventent des mots spontanément, au gré des besoins ;
  3. les professionnels des communications francophones emploient des mots anglais au gré des besoins;
  4. quand l’OLF accouche de mots 3 ou 4 ans plus tard, on les rejette parce que c’est trop tard : les mots anglais ont eu le temps d’habiller l’idée et sont entrés dans le langage courant.

Vu comme ça, c’est assez nul.

Et franchement, j’en n’ai rien à cirer. Je l’ai déjà écrit il y a longtemps : si la langue française n’est pas capable d’être créative, qu’elle crève.

Mais disons qu’on a envie de lui donner une chance. La solution est assez simple : il suffirait que les pros des communications et du marketing que nous sommes redeviennent des gens ordinaires. On a besoin d’un mot ? On le crée ! On trouve une nouvelle idée ? On la baptise ! On poste tout ça quelque part, les gens votent, offrent d’autres solutions et voilà.

On peut facilement créer un outil de travail collectif comme l’Urban Dictionnary ou La Parlure, y associer la communauté de toutes les personnes que ça intéresse qu’elles soient à l’OLF, dans les grands médias, les grandes ou petites entreprises. Et on le fera sans doute. Mais le temps que ça arrive, une centaine de mots anglais vont entrer dans le vocabulaire. Parce qu’on ne peut pas attendre : on en a besoin pour utiliser les nouvelles idées qui surgissent sur le Web, et qui sont pour nous des outils quotidiens pour informer et pour vendre.

On a besoin de mots clairs, pratiques, qui sonnent bien et qui évoquent bien le sens de l’idée.

Tentons une expérience.

On n’est pas obligés d’attendre. On peut utiliser rezopointzero tout de suite. On peut faire du crowdsourcing pour trouver un mot pour crowdsourcing.

Je commence. J’ai cherché un peu et je propose « démosource » pour « crowdsourcing » : « démo » comme « peuple » dans « démocratie » et source comme dans « source de Jouvence ». C’est peut-être poche ou ringard : proposez autre chose.

Tant qu’on y est, on aurait aussi besoin rapidement de suggestions pour community manager, pour lifecasting et mindcasting. Et vous, quels sont les mots dont vous avez besoin ? Quelles sont vos suggestions ? rezopointzero va démosourcer pour nous.

Commentaires

23 Commentaires pour “Tous ensemble pour traduire « crowdsourcing »”
  1. Sacha dit :

    Je suggère foule-traitance. Un rappel de la sagesse des foules et de la sous-traitance. Une version plus « business » que démosource qui m’évoque plus le monde politique que celui de l’entreprise…
    Le débat est ouvert…

  2. Je suis à fond contre la franglisation du Web (à par quelques termes courants tels Web, wek-end, football…) alors je vais essayer de contribuer. :)

    Attention, crowdsourcing est une activité, dont cela serait plutôt démosourçage, non ?

    Sinon, sur le modèle de « externalisation », je propose…. « peuplisation », « démogénération » ou « participation de foule » tout simplement ?

  3. Contribution collective ?

  4. Luc Gendron dit :

    Outre le lien intime avec le Web, qu’est-ce qui différencie vraiment le concept de crowdsourcing à celui de synergie? Parce qu’on réfère au concept de « sourcing »?

    La synergie d’un groupe s’obtient justement par « l’approvisionnement » des idées de ses participants; peu importe le moyen/canal de communication.

  5. Bruno Boutot dit :

    Excellent, Sacha. J’ai déjà vu passer « foule traitance » sur Twitter mais je n’avais pu à l’époque en trouver la source. Je comprends maintenant que c’est un dérivé de « sous-traitance ». Nicolas Langelier indique que le mot a été créé par notre collègue Nicolas Ritoux dans cyberpresse en 2006. Nicolas est un excellent traducteur.

    De mon côté, je me suis aventuré vers « démo » parce que je trouve que l’anglais « crowd » (foule) exprime mal l’idée originale: les foules sont monolithiques et stupides. Mes aventures dans les communautés m’ont montré que la réalité du crowdsourcing repose sur la variété de participations individuelles. »Les gens » plutôt que « la foule », d’où « démo ».

    Mais comme je l’ai dit, je crois à la multiplication des initiatives et à la primauté de l’usage. À la longue, ça se joue « à l’oreille ». Il nous faudrait des musiciens.

  6. Jonathan dit :

    popu-source / popu-ressource

  7. Je suggères ces termes:

    maxitraitance
    mégatraitance
    démotraitance

  8. Vallier Lapierre dit :

    J’avance une autre piste : agoraphilie

    Ça indique le contraire d’agoraphobie. Donc, recourir à l’agoraphilie implique qu’on croit à la sagesse des foules pour obtenir un résultat consensuel.

  9. Bruno Boutot dit :

    Sacha: Foule-traitance
    Mathias Poujol-Rost: Peuplisation, Démogénération, Participation de foule
    Josée Plamondon: Contribution collective
    Jonathan: popu-source, popu-ressource
    Nicolas Roberge: Maxitraitance, Mégatraitance, Démotraitance

    Mathias, Josée: vous avez raison sur le sens: c’est exactement ça qu’il faut dire; si on se met à utliser le concept plus souvent, que ce soit en journalisme ou en marketing, l’usage a tendance à privilégier des abréviations.

    Jonathan: j’aime bien le son et le sens de « pop ».

    Nicolas: le Maxi et le Méga changent de « crowd », bonne piste.

  10. Luc Gendron dit :

    @Vallier Ta proposition est intéressante. Cependant, deux questions me viennent:
    - Est-ce que l’agoraphilie n’est-pas plutôt une condition préalable à la génération de ce crowdsourcing que nous cherchons à franciser?

    - Est-ce que pour participer activement dans un réseau Web (2D ou 3D), il faille être un agoraphile « offline » nécessairement? Les univers de jeux en ligne peuvent nous fournir d’intéressantes pistes à ce niveau.

    Belles question pour les psychologues et les sociologues ;-)

    Cordialement!

  11. Le mot agoraphilie sous entend pas le concept du travail. Faire confiance à la foule est une chose, mais d’y offrir une rémunération pour un travail est une autre.

    On n’a pas dit agoratraitance. C’est une traduction exact et un hit au Scrabble!

  12. Vallier Lapierre dit :

    Ok, j’aimais bien le mot agoraphilie. Pourquoi pas agoratraction ou agora-levier

  13. Luc Gendron dit :

    Jeu de mots facile « approrezo » ;-)

  14. Etienne Denis dit :

    Je propose un mot que le monde comprendra: « crowdsourcing ». Bon, quelque chose me dit que c’est trop pragmatique comme approche… donc comutraitance?

  15. Bruno Boutot dit :

    En traversant le Parc Lafontaine, j’ai réalisé qu’il existait déjà une expression pour cette idée:

    appel au peuple.

    Essayons:
    « Un projet en appel au peuple. »
    « Réalisé par appel au peuple. »
    « L’utilisation de l’appel au peuple dans les stratégies de marketing. »
    « Les médias apprennent à utiliser l’appel au peuple dans la recherche d’information. »

    Mhm?

  16. Sacha dit :

    « Appel au peuple » est pas mal et a effectivement le mérite d’exister. Mais il lui manque l’aspect spécifiquement web.
    De plus il me semble qu’à concept nouveau, mot nouveau.

    Une idée: prendre tous les mots soumis et les chercher dans Google. Celui qui obtiens le plus de hits est le plus communément accepté. Ca ne voudra pas dire que c’est le meilleur ni le plus pertinent, mais juste le plus facile à implanter… si tel est le but de la manoeuvre.

  17. Je préfère le mot collectivité au mot foule. Comme @Bruno, je trouve que le mot foule (et même, en anglais, avec crowd) donne l’impression d’une masse, sans les liens entre les individus. Le crowdsourcing fait cependant référence à la mise à contribution d’individus autour d’un même objectif.

    Il doit être possible d’assembler des racines, préfixes ou suffixes pour créer un mot qui transmette bien ce concept. On y est bien arrivé avec courriel et pourriel.

  18. Le crowdsourcing que je connais met plutôt en compétition la foule pour obtenir la rénumération pour le travail demandé.

    Il serait peut-être bon de proposer deux termes:

    - Un pour le brainstorming collectif (wikipedia)
    - Concours avec un prix pour un travail demandé (comme 99designs.com)

  19. Jonathan dit :

    J’adore « comutraitance », bonne suggestion !

  20. Jonathan dit :

    Poputraitance pourrait aussi donner un croisement intéressant.

  21. Vallier Lapierre dit :

    Si j’avais une préférence dans tout ce qui a été dit et avancé jusqu’ici, ce serait pour « appel au peuple »

    Même si ça fait ringard (surtout pour les Français), c’est une expression connue qui exprime exactement la même chose que « crowdsourcing ». Je préfère sauver des mots qui existent qu’en inventer des nouveaux qui n’ont ni queue ni tête comme « agoratraction ». Bien qu’on pourrait ajouter un « t » pour faire « agorattraction », ce qui se rapporterait à la plus ou moins grande qualité des opérations d’appel au peuple.

    Donc, à moins d’avis contraire convaincant, pour moi, ce sera « appel au peuple » avec ou sans spécification « en ligne » ou « virtuel ». En fait, c’est aussi réel sur Internet que sur un perron d’église. Pourquoi s’attarde-t-on encore à dire virtuel ?

    En tout cas, c’est ce qui me semble le plus logique et aussi le plus simple. « Appel au peuple », ça dit tout.

  22. À part les termes proposés qui contiennent le mot « traitance », on ne retrouve pas, dans les autres propositions le concept d’externalisation « au moindre coût » que l’on retrouve dans crowd (foule) + sourcing (approvisionnement).

    Car c’est bien pour nommer un modèle économique que Howe et Robinson ont créé ce néologisme.

  23. Bruno Boutot dit :

    Recap:
    Nous avons d’abord une brochette de propositions:

    Sacha: Foule-traitance
    Mathias Poujol-Rost: Peuplisation, Démogénération, Participation de foule
    Josée Plamondon: Contribution collective
    Jonathan: Popu-source, Popu-ressource, Poputraitance
    Nicolas Roberge: Maxitraitance, Mégatraitance, Démotraitance. Agoratraitance
    Luc Gendron: Approrezo
    Vallier Lapierre: Agoraphilie, Agorattraction
    Etienne Denis: Comutraitance
    Bruno Boutot: Appel au peuple

    Et aussi des remarques pertinentes:
    Sacha: « il me semble qu’à concept nouveau, mot nouveau. »
    Nicolas Roberge: « Il serait peut-être bon de proposer deux termes:
    - Un pour le brainstorming collectif (wikipedia)
    - Concours avec un prix pour un travail demandé (comme 99designs.com) »
    Josée Plamondon: « Car c’est bien pour nommer un modèle économique que Howe et Robinson ont créé ce néologisme. »

    Il y a aussi le terme UGC (user generated content: contenu produit par les utilisateurs) qui chevauche crowdsourcing.

    Wikipedia comme MetaFilter.com sont en UGC mais peut-être pas en « appel au peuple ».
    Par contre, quand le CRTC (Canada) demande l’avis de la population sur les tarifications de la télévision, c’est de l’ « appel au peuple ». De même quand une entreprise fait un concours ou demande la participation à un projet.

    Aussi, on commence à voir le genre d’outil dont on aurait besoin: une sorte de wiki comme l’Urban Dictionnary ou La Parlure. On pourrait y entrer des termes anglais avec propositions de traductions, mais aussi sans doute y entrer des idées ou locutions en français pour lesquelles on aimerait un mot concis (mon point étant qu’on n’est pas obligés d’attendre les Anglos pour donner des noms à des concepts).

    Cet exercice montre pour l’instant que beaucoup de gens sont intéressés à mettre des propositions sur la table, ce qui est une bonne nouvelle pour quiconque voudrait parrainer un outil de ce genre.

    Au bout du compte, pas besoin de décider quoi que ce soit, ou plutôt: à chacun de faire ses choix ou ses nouvelles créations. L’usage décide. Et comme aucune de nos trouvailles ne semble susciter « naturellement » l’enthousiasme, il y a encore beaucoup de place pour de nouvelles suggestions. Ça fait partie de la vie de la langue: l’Urban Dictionnary et La Parlure sont en tout temps ouverts à de nouveaux mots et de nouvelles définitions.

    Humoristique: je pensais à « collaboration ouverte », raccourci en « col ouvert ». Si c’est une collaboration restreinte à l’intérieur d’une entreprise, ça pourrait être « col roulé ». :-)

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