De l’effet réseau comme rouleau compresseur

Les logiciels libres ou à code source ouvert diffèrent des logiciels propriétaires ou à code fermé en ce sens qu'ils sont gratuits et qu'on peut les copier ou les modifier à l'infini… Ils sont développés collégialement par des fondations, des associations et des entreprises, ces dernières tirant leurs revenus des services qu'elles offrent à leurs clients. Si, pour des entreprises, la gratuité des licences et l'absence de restrictions quant au nombre de d'utilisateurs ou de processeurs est déterminante, pour d'autres, c'est la maîtrise de leur système d'information qui constitue le premier attrait des logiciel libres.
Pour mieux comprendre la distinction entre code source ouvert ou fermé, disons que le Coca-Cola est aux logiciels propriétaires ce que la recette de limonade est aux logiciels libres. Alors que la recette du Coca est gardée secrète, la formule de base de la limonade est publique et, surtout, modifiable pour l'adapter à des goûts particuliers ou tout simplement innover. Pour des diabétiques par exemple, on remplacera le sucre par du fructose. Et toute personne peut se lancer en affaires en utilisant cette recette ou l'une de ses multiples variantes. En faisant appel à ses contacts sur Facebook ou Twitter, elle peut tout autant profiter de leurs suggestions pour améliorer la recette.
Retour aux sources du code source
Sous réserve que toute comparaison boîte toujours à quelque part, le modèle de la limonade aide à comprendre comment fonctionne l'économie du logiciel libre. À partir de « briques logicielles », on améliore des produits existants ou on en crée de nouveaux. Qui réalise cela? Des fondations, des entreprises et des développeurs autonomes (des geeks comme on les appelle souvent) qui joignent leur savoir-faire pour développer des logiciels qui seront sans cesse améliorés par la suite en passant d'une version à l'autre sans que cela coûte un sou de plus.
Le phénomène du logiciel libre est apparu dès 1983 sous l'impulsion de Richard Stallman qui en a défini les contours théoriques en étant convaincu, entre autres, que c'était le meilleur moyen de mettre fin aux incompatibilités entre les systèmes. À ses yeux, il s'agissait bien plus d'un retour aux sources que d'un renversement de la tendance de l'heure qui était favorable aux logiciels propriétaires. Aux tous débuts de l'informatique, le code source réglant les cycles des ordinateurs centraux d'IBM était effectivement public et gratuit. Stallman soutient que le changement de culture entraîné par l'application aux logiciels en 1980 des règles de propriété intellectuelle a fait plus de tort que de bien.
C'est la prolifération d'Internet au début des années 1990 dans les milieux académiques et technologiques à travers le monde qui a fourni cependant le tremplin utile à l'essor véritable des logiciels libres. Le premier produit à en profiter de façon significative fut le système d'exploitation Linux qui a été initié dans sa chambre d'étudiant d'Helzinki par Linus Torvald. Ses efforts ont été relayés rapidement par des centaines de développeurs, admiratifs de son travail initial, à travers le monde qui ont voulu ajouter leur pierre à l'édifice.

Effet réseau
L'ouverture du réseau au grand public vers 1995 a favorisé ensuite l'éclosion d'innovations logicielles importantes qui ont toutes emprunté le modèle du code source ouvert. Le serveur de pages HTTP Apache, le système de base de données MySQL et le langage de programmation PHP sont devenus ainsi les trois autres briques qu'on ajoute à Linux pour former le cadre de développement des sites web les plus imposants. L'approche a été baptisée LAMP en référence à la première lettre de chacun de ces systèmes.
Depuis l'an 2000, les nouveaux logiciels libres se comptent par centaines. Ils ne s'imposeront pas tous parce que le maintien d'une communauté vivante de développeurs dépend souvent de quelques uns d'entre eux, beaucoup plus dynamiques que le reste. Si ces derniers se laissent happer par d'autres projets à cause de leur vilain défaut de voler de défi en défi, la fièvre peut retomber.
Des conflits peuvent par ailleurs survenir à l'intérieur du collectif de départ à l'origine de la communauté. Il arrive que le produit initial soit repris et amélioré sous un autre nom par des dissidents. C'est ce qu'on appelle un « fork ». Le système de gestion de contenu Joomla est un peu l'emblême des forks pour avoir mobilisé les énergies des partisans des logiciels libres à sa naissance en 2005.
Une majorité de codeurs de la communauté Mambo a alors décidé de refaire le monde sous le chapeau de Joomla. Ils étaient en conflit ouvert avec l'entreprise à l'origine du développement de Mambo qui avait ouvert son code à tous vents, mais en conservant le contrôle sur la marque de commerce. Spontanément, les adeptes du code source libre, professionnels et utilisateurs, ont rejoint la communauté Joomla qui l'a emporté de loin et donné au produit une longueur d'avance impossible à rattraper par Mambo.
Quand les communautés deviennent suffisamment grandes pour souffrir la disparition d'une partie de leurs membres initiaux (et non de la majorité d'entre eux comme dans le cas de Mambo), elles ont toutes les chances de perdurer autant que les sociétés traditionnelles dominantes.
Aujourd'hui, Linux est développé par quelques 1 000 développeurs à plein temps dans 200 entreprises et des centaines de contributeurs secondaires à l'emploi d'une multitude d'intégrateurs ou tout simplement à leur compte. Parmi les trois plus grandes entreprises contributrices, il y a… IBM qui n'est pas, à proprement parler, une entreprise de logiciels libres.
Alors pourquoi IBM supporte-t-elle Linux et les logiciels libres? Certainement pas par nostalgie ou réflexe atavique de revenir à ses origines. On imagine difficilement ses dirigeants portés au sentimentalisme.
Dans un document présenté sur sa page Linux, Big Blue affirme que son soutien provient non seulement de la qualité du produit, mais tout autant de « la flexibilité, la liberté de choix et l'attrayant coût total de possession (Total cost of ownership) qu'il procure à ses clients ». Arrêtons-nous donc à ces arguments et quelques autres qui sont le plus souvent associés aux logiciels libres…
Qualité du produit
Comme il y a des milliers de logiciels libres, il serait présomptueux d'affirmer qu'ils sont tous excellents. En vertu de leur mode de développement, leur qualité initiale est toutefois le meilleur ingrédient de leur croissance qui vient à son tour alimenter leur supériorité. Sans que cette règle soit irréversible parce que les communautés de développeurs peuvent aussi mourir (comme on l'a vu avec Mambo), en ce qui concerne Linux, une statistique illustre la qualité, la robustesse et la puissance du produit : 91 % des 500 plus gros ordinateurs au monde utilisent Linux comme système d'exploitation!
Autre exemple de la force de Linux: le Euronext NY Stock Exchange, la plus grande bourse au monde, utilise Red Hat Enterprise Linux pour transmettre des centaines de milliers de messages par seconde – des milliards par jour – au sein de sa plateforme de négociation électronique. Et, selon Brian Clark, directeur TI, ce passage vers le libre a permis à l'entreprise de réaliser des économies se situant « entre 50% et 60% ».
Flexibilité dans ses gènes
La possibilité de modifier le logiciel octroie aux entreprises ou à leur fournisseur une flexibilité inégalable avec un produit au code source fermé. En affaires, cet atout est devenu crucial et son absence peut coûter cher. Comme on peut le voir avec le cas d'une entreprise dans la fabrication de pneus, le contrôle des systèmes d'information est maintenant indispensable parce qu'il n'existe à peu près plus d'applications fonctionnant en cercle fermé.
La dépendance à l'endroit d'un fournisseur de produit propriétaire situé à l'extérieur du Québec devient ainsi un facteur de ralentissement des changements toujours nécessaires. Et sa grosseur ne simplifie pas la problématique pour autant. Plus il est gros, moins le marché québécois a de l'importance pour lui.
Avec le code source ouvert, les experts en mesure d'offrir un support efficace peuvent être situés n'importe où. Il en résulte inévitablement une concurrence locale qui profite aux clients. Dans le cas spécifique du Québec, cela veut dire du service en français et dans les locaux mêmes du client lorsque nécessaire. Bénéfice marginal non négligeable sur le plan collectif, l'impact en bout de ligne est la création d'emplois beaucoup plus qualifiés comme le souligne André Dancause, responsable des technologies à la ville de Laval, en voyant dans le logiciel libre « la source de la création de PME et d'emplois au Québec. »
Pérennité et interropérabilité
Les documents produits avec un logiciel en code source libre ont une durée de vie forcément plus longue. En ne tirant aucun revenu de la vente de leur produit, les éditeurs n'ont en effet aucun intérêt à développer de nouvelles versions incompatibles avec les anciennes.
La durée de vie s'étend même aux machines. Sans aucun lien avec les fabricants de matériel (ce qui n'a pas empêché ces derniers, comme Dell, Intel et IBM, de devenir tout de même de fervents supporteurs du libre parce qu'il y va de leur intérêt), les développeurs de code source libre se font un devoir de concevoir des systèmes peu gourmands en matière de ressources machines (le code le plus simple étant considéré le plus élégant). On s'en tient à l'essentiel. Tout ce qui est accessoire ( les si bien-nommés « bells and whistles » en anglais) est développé sous forme de modules que les utilisateurs peuvent ajouter à leurs systèmes selon leur besoin ou non.
En passant de Windows Office à Open Office, la Gendarmerie nationale en France (l'équivalent de notre SQ) a économisé 19 millions d'euros rien qu'en achat de matériel parce que la dernière version de Windows Office impliquait aussi de passer au système d'exploitation Windows 2007 qui ne roulait que sur les ordinateurs dernier cri.
Des versions « légères » sont même développées pour redonner une nouvelle jeunesse à de vieilles machines. On trouve ainsi des versions de Linux comme Dawn Small Linux qui n'occupent que 50 Mo d'espace sur le disque dur et sont capables de rouler sur de « vieux pitons » ne disposant que de 16 Mo de mémoire vive. On estime que les logiciels libres peuvent doubler la durée de vie des machines qui passerait de 3 à 6 ans en moyenne. C'est un premier pas.
Pour mettre fin aux incompatibilités entre les systèmes, les auteurs de logiciels libres utilisent systématiquement les standards reconnus. Leur exemple semble contagieux. Le format ODF (Open Document Format) a rallié ainsi déjà un grand nombre de logiciels libres et non libres (suites bureautiques, logiciels de traitement de texte, convertisseurs de documents, etc.). Pour n'en nommer que quelques-uns, mentionnons Lotus Symphony (la suite bureautique gratuite d'IBM), Koffice, LibreOffice, Google Document, TextEdit (Mac OS), NeoOffice (fork d'OpenOffice pour Mac OS), Adobe's Buzzword, Ashampoo Office, Copernic, Typo3, Mobile Search, Open Indexer…
Bureautique, graphisme, infrastructures, communication, outils d'administration de parcs informatiques, bases de données, systèmes d'exploitation, fureteurs, gestionnaires de contenus, outils systèmes, moteurs de recherche, logiciels serveurs… les logiciels libres couvrent toutes les facettes ou presque des besoins informatiques. Nul besoin de plonger tête première cependant. Il y a moyen de migrer graduellement et dans l'ordre vers des systèmes en code source libre. Comme les cheminements à suivre varient selon l'état des lieux des systèmes dans chaque organisation, la décision peut être de taille dans beaucoup de cas. Si votre fournisseur ne veut ou ne peut pas vous montrer comment faire, il y a de plus en plus de sociétés spécialisées en mesure de vous aider.
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