Le logiciel libre s’impose en perdant son aura révolutionnaire

29 novembre 2010 13:17 1 commentaire

Le chemin parcouru par l'approche des logiciels libres au cours des dix dernières années est proprement phénoménal. Alors qu'elle tenait lieu encore au tournant de l'an 2000 d'une véritable révolution, sinon d'une religion pour beaucoup de ses adeptes, elle s'est imposée graduellement depuis comme une façon « respectable » de fonctionner jusque dans les milieux d'affaires conservateurs sur le plan technologique. La conversion des systèmes au mode de développement en code source ouvert gagne inexorablement en importance avec les années. Tout tend vers la domination des logiciels libres à moyen terme.

Prévoir, il y a dix ans, qu'on en serait là aujourd'hui aurait paru présomptueux. Pris au sérieux uniquement par les programmeurs avant-gardistes jusque là, Linux venait à peine d'apparaître sur les écrans radar des entreprises averties. Bien que démarrée en 1993, Red Hat a d'abord collaboré à l'évolution du noyau dur du système d'exploitation avant de sortir en 2002 sa version avancée du logiciel serveur Linux en mesure de répondre aux divers besoins des entreprises.

Sectarisme en moins

Et le camp du logiciel libre était divisé en deux confessions distinctes avec chacun leur pape. Richard M. Stallman, son premier théoricien resté fidèle à lui-même, insistait et insiste toujours, à partir de principes d'éthique, sur la liberté conférée par la méthode. Se réclamant d'un credo personnel tout aussi radical, Eric S. Raymond était convaincu toutefois pour sa part que Linux et les logiciels libres progresseraient plus vite en mettant de l'avant leur supériorité au lieu de vouloir faire embrasser tout à la fois l'idéologie de leurs développeurs.

Raymond a donc préconisé de véhiculer l'approche avec l'appellation « open source software », plus neutre que celle de « free software. » Son principal mérite a été toutefois de faire comprendre, dans un essai devenu célèbre, La cathédrale et le bazar, pourquoi l'association informelle de développeurs indépendants (le bazar) autour d'un projet complexe générait de meilleurs résultats qu'une équipe imposante gérée de façon centralisée (la cathédrale).

Passé un certain niveau de complexité, selon Raymond, la gestion centralisée devient inefficace parce qu'il est impossible même aux planificateurs les plus chevronnés de tout prévoir et contrôler. Bien plus, les projets montés de cette façon ont plus de chances de s'enfoncer dans des directions inappropriées parce que leur développement suit un schéma établi d'avance sans que ses développeurs aient leur mot à dire à propos de la voie empruntée. Avec les logiciels libres, c'est la confrontation des idées qui importe et les meilleures d'entre elles ont les meilleures chances de l'emporter. En résumant, Raymond a déclaré : « Avec un nombre suffisant d'observateurs, tous les bogues deviennent superficiels. »

Sans s'arrêter nécessairement à sa théorie, on a bien été obligé d'admettre que les résultats la confirmaient. Le système d'exploitation Linux s'est imposé pour accomplir les tâches les plus complexes et les plus voraces sur le plan des calculs. Il a été suivi par toute une panoplie d'applications qui ont mis peu de temps pour devenir des concurrents sérieux aux produits propriétaires équivalents et vendus de façon traditionnelle.

Contagion voulue

Toujours en tenant compte que nous n'en sommes pas encore là, mais que la vague va frapper ici aussi fort qu'ailleurs dans un, deux ou trois ans (prenons-en notre parti, les choses en sont ainsi sur à peu près tous les plans technologiques au Québec), les taux de pénétration des logiciels libres dans les grandes entreprises européennes et américaines indiquent qu'ils ont maintenant fait leur entrée parmi les entreprises conservatrices. Leur ralliement a été obtenu sur une base rationnelle sans que ces utilisateurs n'aient pour autant à endosser de philosophie dépassant la sphère technologique.

Les logiciels libres ou à code source ouvert (les deux expressions sont utilisées indistinctement parce qu'elles décrivent toutes deux le même phénomène) sont déjà employés ou en cours d'implantation dans près des deux tiers des grandes organisations en France et en Allemagne. Crise oblige, les entreprises américaines ont accéléré la cadence et suivent de près depuis peu. En nous référant à la courbe d'adoption des technologies, on peut en déduire que le mouvement a maintenant rejoint le groupe des entreprises conservatrices en technologies, celles préférant attendre que les produits soient matures avant de les adopter.

Source : ReadWriteWeb

Comme on peut le voir dans ce graphique représentant le cycle de vie moyen des technologies, les entreprises conservatrices sont atteintes aussitôt que le taux de pénétration dépasse 50% du total. Rendu là, la foi est superflue.

Selon Jeffrey Hammond, analyste de la scène logicielle chez Forrester Research, les entreprises ne se préoccupent guère des opinions philosophiques des théoriciens. « L'une des beautés des licences en code source ouvert est qu'elles ne discriminent pas l'utilisation qui peut en être faite. Une banque a ainsi tout autant le droit de les adopter qu'une organisation sans but lucratif », retient-il. Alain Hotte, en charge du site de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), est du même avis lorsqu'il précise que l'environnement technologique de cette organisation, reposant très largement sur l'emploi de logiciels libres, incorpore quelques logiciels propriétaires parce qu'ils sont efficaces et ne coûtent pas les yeux de la tête. « On n'en fait pas une religion », observe-t-il.

Inévitables, mais ardus à choisir

Pour vous aider à mieux saisir l'importance de l'approche, nous avons mis à contribution davantage qu'en temps normal notre principal contributeur, François Huot. Il a le mérite d'être un observateur averti du domaine et d'en connaître les nombreux nouveaux joueurs locaux qui sont apparus ces dernières années pour en propager la diffusion.

Dans « De l'effet réseau comme rouleau compresseur », il explique les bases du fonctionnement du secteur. Tout en s'attardant aux principaux avantages des logiciels libres, il démontre que la formule du code source ouvert recouvre maintenant l'ensemble des systèmes utiles aux opérations d'une entreprise.

La deuxième analyse produite par mes soins, « Les logiciels libres en voie de devenir le 1er choix », rend compte de la progression rapide des logiciels libres depuis les cinq dernières années, favorisée plus récemment par le ralentissement. On n'y occulte pas toutefois le fait que les économies recherchées ne sont pas toujours au rendez-vous à court terme.

Il aurait été difficile de consacrer un cahier thématique sur les logiciels libres sans revenir sur la saga judiciaire qui a opposé Savoir-faire Linux à la Régie des Rentes du Québec (RRQ) relativement à la décision de cet organisme de renouveler ses systèmes bureautiques sans aller en appel d'offres. Dans « Savoir-faire Linux vs RRQ : « Yes we can », François analyse la portée du jugement qui a donné raison à Cyrille Béraud, président de Savoir-faire Linux.

Dans « Sélectionner le meilleur logiciel libre selon ses besoins », François expose les meilleures pratiques pour s'y retrouver parmi les dizaines d'offres variées dans tous les domaines. Loin d'être une sinécure dans certains cas, la démarche demande beaucoup de rigueur et exige de passer par plusieurs étapes. Elle permettra assurément aux néophytes d'en sortir plus aguerris pour s'insérer efficacement dans la mouvance du code source ouvert qui a ses propres règles.

Jugeant la problématique de sélection critique et digne de s'y arrêter deux fois plutôt qu'une, nous avons invité Benoit des Ligneris, président de Révolution Linux, à nous faire part du modèle de sélection de logiciels libres que sa société a retenu pour le faire évoluer à sa façon ensuite. Dans « Logiciels libres : un écosystème complexe sans monopole », il explique comment assumer efficacement la gestion du risque afin qu'une implantation ne tourne pas à l'aventure.

Une autre contribution extérieure du consultant Bruno Larouche nous a permis d'explorer la relation étroite qui existe entre les logiciels libres et les méthodologies Agiles de gestion de projet. Dans « Logiciels libres et méthodologies Agiles vont de pair », il explique comment faire en l'absence de ligne 1-800-SUP-PORT.

À chaque cas sa problématique

Je me suis affairé passablement cette fois-ci à trouver des études de cas pour illustrer concrètement comment se déroulent les projets de logiciels libres sur le plancher des vaches :

  • Dans « Flexibilité, autonomie et pérennité ont guidé Le Devoir », nous apprenons pourquoi ce quotidien a choisi l'orientation logiciels libres tout azimut pour son site web tout en n'ayant aucune marge de manoeuvre financière pour des expérimentations coûteuses.
     
  • Dans « Deux sites majeurs bâtis à peu de frais en code source ouvert », on constate que des sites très élaborés, ceux de la CMM et de Profweb, peuvent évoluer constamment et être gérés par des équipes réduites en étant servis par la bonne combinaison de talents internes et externes.
     
  • Dans « Magento satisfait les plus exigeants en commerce électronique », on se penche sur deux cas de boutiques en ligne opérées par une PME et une TTE (pour nos amis français, ça veut dire Tite Tite Entreprise) avec Magento, plateforme de site transactionnel apparue récemment et qualifiée par Forrester Research de premier concurrent sérieux aux logiciels traditionnels dans son créneau. C'est un peu normal d'avoir couvert cet angle en dernier. Penser commerce en ligne n'est pas venu naturellement aux artisans du logiciel libre.
     
  • Dans « RE-MAX uniformise sa messagerie grâce à Zimbra », nous trouvons un cas exemplaire démontrant l'utilité de l'interopérabilité des logiciels libres avec les systèmes en place.

Produit et services d'ici

Notre rubrique « Vu d'ici » est consacrée à un produit démarré au Québec et aux façons de voir de deux fournisseurs locaux.
Dans « Constellio coupe les coûts de recherche de données en entreprise », François décrit le moteur de recherche Constellio, conçu par la société DocuLibre, qui a été lancé dernièrement avec une licence en code source ouvert. Les grandes entreprises et les PME bordéliques dans leur gestion documentaire ne perdent rien à l'essayer. C'est gratuit.

Dans « Rien qu'une question de gros bon sens », Stephan Champagne, président de Evocatio, membre de soutien de notre coop, s'emporte un peu en martelant d'abord l'argument des coûts moindres. L'ensemble de son argumentation n'en reste pas moins valable pour la très grande majorité des situations.

Dans « Le code source ouvert à la portée des PME en commerce électronique », Julien Galtier, Français fraichement débarqué à Montréal pour s'occuper du développement des affaires de Baobaz, explique comment les PME peuvent apprivoiser le commerce électronique avec les logiciels libres. Il fournit la marche à suivre dans les grandes lignes tout en ne cachant pas ses préférences pour la solution, Magento, que son entreprise implante dans les commerces en ligne.

Là pour rester et évoluer

En partant du constat que les logiciels libres ont des chances de prendre presque toute la place à long terme, il fallait tenter de voir dans quoi les entreprises s'embarquaient pour les prochaines années d'une part et comment le code source ouvert pourrait s'accommoder d'une autre tendance majeure du moment, l'infonuagique, née également de l'intermédiation du réseau d'autre part.

Dans « Logiciels libres + planification stratégique = cogestion des utilisateurs et du fournisseur », François indique jusqu'où les relations entre les fournisseurs de services et leurs clients risquent d'aller. L'implication toujours plus étroite du fournisseur dans les processus de l'entreprise et de celle-ci dans le code source ouvert, seule façon de maximiser les économies, leur feront partager nécessairement à terme l'ensemble des décisions, des responsabilités et des risques.

Dans « Infonuagique et code source ouvert : un mariage naturel », François m'apparaît un petit peu trop optimiste quand à l'issue finale. J'aurais titré « mariage de raison » plus volontiers pour ma part. Quoiqu'il en soit, ses vues sont partagées par le Gartner Group à l'effet que le code source ouvert va se fondre sans conflit ouvert à cette tendance (mieux connue sous son appellation anglaise Cloud Computing) très récente, caractérisée par la prise en charge à distance des applications des entreprises sous forme de services web. Dans ses prévisions annuelles où il n'y avait pas que de bonnes nouvelles pour le code source ouvert, la société de recherche informatique a avancé l'an dernier que 90% des joueurs en infonuagique vont utiliser des logiciels libres pour desservir leurs clients en 2013.

S'il y a un fait facile à prévoir, c'est que nous n'avons pas fini d'en entendre parler.

Pour voir la liste des autres articles du cahier logiciels libres en affaires.

Les commanditaires du cahier Logiciels libres en affaires.

 

1 commentaire

Laissez un commentaire